Chroniques Clinique Carrière : FAIRE FACE À L’INCERTITUDE D’UN RETOUR AU TRAVAIL
29 juillet 2017  -  Par :   -  Actualités, Intervention, Recherche  -  Aucun commentaire

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Chroniques CLINIQUE CARRIÈRE


Faire face à l’incertitude d’un retour au travail …

OLIVIER BÉRUBÉ

Conseiller à la Clinique Carrière, UQAM

Contribution : Louis Cournoyer, professeur (counseling de carrière), UQAM


tiredPrès d’un Canadien sur trois aura à s’absenter du travail pendant une période d’au moins 90 jours (Banque Royale du Canada, 2014). Au Canada, 45,2% des demandes d’invalidité sont faites par des individus qui occupent déjà un emploi (Statistiques Canada, 2015). À l’exception des quelques cas dans lesquels la période d’invalidité se prolonge, on peut se douter que la majorité de ces individus risquent de retourner dans leur milieu de travail préinvalidité.  On sait également qu’au Canada, entre 4 à 12% des coûts salariaux sont dédiés aux coûts associés aux demandes d’invalidité (Institut universitaire de santé mentale de Montréal, s.d.). Épuisement professionnel, troubles dépressifs et troubles anxieux, toutes ces difficultés sont susceptibles d’amener quelqu’un à faire un arrêt de travail. À cela se rajoutent également toutes les autres causes d’invalidité pour des problèmes physiques, comme des accidents, des pertes fonctionnelles motrices ou cognitives, etc. Le point à retenir de ces affirmations est qu’une très grande proportion de la population sera sujette à une période d’invalidité dans sa vie. Le besoin d’un arrêt de travail est un phénomène dont personne n’est à l’abri.

Les périodes d’arrêt de travail sont des périodes qui sont suggérées aux individus afin qu’ils se refassent une santé, que le corps récupère, que l’esprit reprenne des forces. Cependant, le chemin vers la santé n’est pas une ligne droite; c’est un sentier sinueux qui revient parfois sur lui-même, qui nous désoriente et peut nous faire perdre notre confiance et nos repères. Notre manière de travailler, le contexte de travail ou un accident quelconque nous a amenés à nous rendre jusqu’au besoin d’un arrêt de travail. Il est donc fréquent et normal pour un individu qui passe à travers ce processus de se demander : « Devrais-je retourner au même emploi qui m’a rendu malade? ». Dans certains cas, lorsqu’il y a des pertes cognitives ou motrices, on peut même se demander : « Serai-je capable de retourner à mon emploi? » Parfois, les compagnies d’assurances soutiennent ce questionnement et font faire des évaluations complètes et personnalisées. Dans la majorité des cas cependant, les individus sont laissés à eux-mêmes, avec des questions auxquelles il est difficile de répondre et qui ont des grosses répercussions sur la santé et sur la carrière de ceux-ci.

C’est donc pourquoi je dédierai cet article à ces personnes, qui se retrouvent seules face à ces questionnements vocationnels lourds de conséquences. Des ressources sont présentes pour eux; le but est donc faire avancer leur questionnement et qu’ils obtiennent le support dont ils ont besoin.

Facteurs organisationnels et individuels du retour au travail

Avant tout, il faut comprendre que plusieurs facteurs organisationnels et individuels peuvent influencer la mesure dans laquelle votre retour au travail peut se dérouler positivement ou négativement. Louise St-Arnaud, professeure titulaire à l’Université Laval, titulaire de la Chaire sur l’intégration professionnelle et l’environnement psychosocial de travail s’est penchée, entre autres, sur les trajectoires que peut prendre le retour au travail, tout en évaluant les facteurs qui peuvent soutenir un retour positif.

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Les résultats de St-Arnaud suggèrent qu’il faut évaluer les facteurs organisationnels qui vous ont possiblement mené à votre arrêt de travail. Les causes d’un arrêt de travail sont souvent multiples et interreliées. Parmi celles-ci, peut-être certaines viennent-elles de votre milieu de travail lui-même : violence physique/psychologique, harcèlement, surcharge de travail, accident, absence de reconnaissance? Si oui, il est crucial de ne pas nier l’existence de ces problèmes et de se questionner quant à votre manière de vous assurer de ne pas vous retrouver dans la même situation. Sur lesquels avez-vous le pouvoir d’agir? Comme on le sait déjà, les problèmes n’ont pas tendance à se régler d’eux-mêmes! St-Arnaud (2009) suggère que l’accueil et le support des collègues et des supérieurs ont une influence majeure sur la restauration de l’image de soi et sur la confiance en ses propres capacités à travailler suite à un arrêt de travail. Peu importe la problématique vécue au travail, il semble donc primordial de repérer dans votre entourage les membres clés qui peuvent vous aider à faire face à la situation problématique et comment ils pourront vous soutenir dans votre retour en emploi.

Également, des facteurs individuels sont à prendre en considération lors de la réintégration de l’emploi. Il est important de prendre conscience effectivement que votre attitude et vos propres perceptions par rapport à l’idée de retourner au travail risquent fortement de se traduire en comportements qui influenceront la manière dont ce processus se déroulera. Il est normal d’être réticent à l’idée de revenir en emploi suite à un arrêt de travail. Cependant, il faut également prendre conscience du fait que la réactivation physique et mentale liée au retour au travail semble être liée à une impression d’amélioration des symptômes. Par exemple, St-Arnaud (2007) mentionne que 55,8% de ceux qui sont retournés au travail considèrent avoir réglé leurs problèmes de santé mentale. Évidemment, tous les problèmes ne se règlent pas par un simple retour au travail! Plus tôt, il vous était proposé d’évaluer votre pouvoir d’agir sur les facteurs organisationnels qui vous ont placé en arrêt de travail. Maintenant, il est temps de se pencher plutôt sur les mesures que vous pouvez prendre quant à votre propre manière d’effectuer vos tâches qui vous permettraient de vous épanouir au travail. En effet, quelles précautions pouvez-vous prendre pour ne pas vous blesser ou vous épuiser à nouveau, et pour respecter vos nouvelles limitations? Il ne faut pas hésiter à proposer des arrangements à vos supérieurs, puisque tout le monde a intérêt à ce que vous soyez heureux au travail et que vous ne rechutiez pas dans un nouvel arrêt de travail.

Trajectoires possibles du retour au travail

Comme mentionné plus tôt, plusieurs trajectoires sont possibles suite à un arrêt de travail. Une fois donc qu’on a répondu aux questionnements exposés précédemment, il faut se statuer sur ce qui serait pour nous la trajectoire la plus saine à emprunter. Les voici expliquées, afin de vous aider à choisir la meilleure option :

  • Maintien d’employeur / Maintien de tâches : Cela signifie que vous revenez exactement dans vos mêmes fonctions, chez le même employeur, sans ajustement quelconque. Cette option est celle qui a le moins de chance de permettre une amélioration de votre bien-être et de prévenir un prochain arrêt de travail.
  • Maintien d’employeur / Changement de tâches : Cette option peut vous aider à augmenter votre sentiment de compétence en adaptant votre travail selon ce qui est réaliste pour vous. Selon l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal la vaste majorité du coût des aménagements au travail se tient en dessous de 500$, ce qui est plus que rentable pour l’employeur qui garde ainsi le précieux employé d’expérience que vous êtes. De plus, il peut être très valorisant et bénéfique pour votre propre rétablissement de voir que votre supérieur est prêt à investir en vous et à vous accompagner dans votre guérison.
  • Changement d’employeur / Maintien de tâches : Utile dans un cas où il vous semble impossible de retourner dans votre emploi originel. Cette option vous permet de recommencer à neuf, tout en conservant votre savoir-faire et votre sentiment de compétence dans votre métier. Cependant, un tel choix vous place évidemment dans une situation de précarité financière et d’instabilité, ce n’est donc pas un choix à faire impulsivement. Avant de se lancer dans un tel changement, il faut également vraiment prendre le temps auparavant de s’introspecter, de préférence avec un professionnel, afin de s’assurer de ne pas répéter inconsciemment des comportements que nous avions dans notre emploi précédent qui nous mettraient à risque de faire un nouvel arrêt de travail.
  • Changement d’employeur / Changement de tâche : Lorsque toutes les autres options nous apparaissent impossibles, la réorientation complète est la dernière à considérer. Le fait de changer de métier crée une rupture avec votre style de vie préinvalidité, au niveau professionnel, personnel et social. Une réorientation peut parfois améliorer la santé mentale et physique, mais seulement lorsque le métier est lié à de l’insatisfaction ou de la souffrance (Ekberg et al, 2011), ce qu’il est difficilement possible d’évaluer à vous seul(e). Dans certains cas, une réorientation peut être mal réfléchie et vous causer plus de tort de bien. Dans d’autres, celle-ci peut vous amener à finalement vous retrouver dans une carrière qui utilise vos forces naturelles et vous donne un plus grand sentiment de compétence.

 

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Questionner l’incertitude

Maintenant que vous avez connaissance des différents facteurs à évaluer et des trajectoires possibles en lien à votre arrêt de travail, voici une liste de questionnements par lesquels vous devriez passer si vous vivez de l’incertitude suite à votre arrêt de travail :

  1. Puis-je aller chercher du support de mes collègues et mes supérieurs? Si oui, quelle forme ce support devrait-il avoir et comment le demande-je?
  2. Puis-je adapter mes tâches aux nouvelles limites que j’ai, que celles-ci soient imposées ou adoptées de plein gré?
  3. Comment me sens-je lorsque je m’imagine retourner au travail avec ces nouvelles modifications? Est-ce une option viable?
  4. Considère-je changer d’emploi? Si oui, comment cela m’aiderait-il à m’épanouir professionnellement? Quelles mesures ai-je prises pour m’assurer de ne pas retomber en arrêt de travail dans un autre emploi?
  5. Devrais-je rester dans la même branche ou pas? Sinon, comment vais-je m’assurer de prendre une décision réfléchie et juste?

Peu importe la trajectoire que vous déciderez d’emprunter, vous auriez avantage à consulter un conseiller d’orientation. Celui-ci est un professionnel formé à aider les individus à intégrer le marché du travail, chapeauté par un ordre professionnel ayant pour mission de protéger le public. Ils peuvent vous aider à choisir la trajectoire la plus cohérente avec vos besoins, que ce soit de revenir dans le même emploi, de changer d’employeur ou de vous réorienter complètement. N’hésitez pas à faire appel à l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec (OCCOQ) afin de trouver un spécialiste qui saura répondre à vos besoins : https://www.orientation.qc.ca/

 

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Passionné par la relation d’aide, Olivier Bérubé a entrepris des études universitaires en psychologie. Celles-ci l’ont amené à travailler auprès de clientèles itinérantes, toxicomanes et délinquantes, avec lesquelles il a remarqué que la carrière était pour plusieurs une grande source de motivation et d’estime de soi. Depuis, il s’est développé une passion pour l’employabilité et l’intervention socioprofessionnelle. Futur conseiller d’orientation et conseiller à la Clinique Carrière de l’UQAM, il utilise une approche globale auprès de ses clients, convaincu que la vie personnelle et professionnelle s’influencent mutuellement.

 

 

 

 

Références

Ekberg, K., Wahlin, C., Persson, J., Bernfort, L. et Öberg, B. (2011). Is Mobility in the Labor Market a Solution to Sustainable Return to Work for Some Sick Listed Persons? J Occup Rehabil, 21, 355-365

Institut universitaire en santé mentale de Montréal. [s. d.]. Santé mentale. En chiffres. Récupéré le 9 juin 2017 de http://www.iusmm.ca/hopital/sante-mentale/en-chiffres.html

Liljegren, M. et Ekberg, K. (2009). Job mobility as a predictor of health and burnout. Journal of Occupational and Organizational Psychology, 82, 317-329.

Banque Royale du Canada. [2014]. Les travailleurs canadiens sous-estiment le risque d’invalidité en milieu de travail. Récupéré le 8 juin 2017 de http://www.rbc.com/nouvelles/news/2014/20140923-ins-disability.html#lives

Statistiques Canada. (2015) Profil des expériences sur le marché du travail : adultes canadiens de 15 ans et plus ayant une incapacité, 2012. Produit no.89-654-X au catalogue de Statistiques Canada, Ottawa. Récupéré le 9 juin 2017 de http://www.statcan.gc.ca/pub/89-654-x/89-654-x2015005-fra.htm

St-Arnaud, L., Saint-Jean, M. et Rhéaume, J. (2003). De la désinsertion à la réinsertion professionnelle à la suite d’un arrêt de travail pour un problème de santé mentale. Santé mentale au Québec, 28(1), 193-211.

St-Arnaud, L., Bourbonnais, R., Saint-Jean, M. et Rhéaume, J. (2007). Determinants of Return-to-Work among Employees Absent Due to Mental Health Problems. Relations industrielles, 62(4), 690-713.

St-Arnaud, L., Fournier, G., Saint-Jean, M., Rhéaume, J., Moore, M., et Damase, J. (2009). Processus de retour au travail chez des employés du secteur privé s’étant absentés pour des raisons de santé mentale. Regards sur le travail, 5(2), 2-12.

Sources des images:

https://www.flickr.com/photos/74285857@N05/6697132255

https://www.pexels.com/photo/man-ocean-oceanshores-rocks-7846/

https://pxhere.com/en/photo/1384284

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Pour prendre rendez-vous ou pour des informations sur les services de la Clinique Carrière – FSE/UQAM : http://cliniquecarriere.uqam.ca/

À propos de l'auteur :

Professeur-chercheur (Counseling de carrière) / Directeur de la Clinique Carrière / Directeur des programmes de premier cycle en développement de carrière / Conseiller d'orientation et superviseur clinique Université du Québec à Montréal

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