Chroniques Clinique Carrière – L’interrelation entre la consommation d’alcool et le travail : une influence mutuelle (Michael Jalbert)
21 novembre 2017  -  Par :   -  Intervention, Recherche, Ressources  -  Aucun commentaire

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Chroniques CLINIQUE CARRIÈRE


L’interrelation entre la consommation d’alcool

et le travail :  une influence mutuelle

Michael Jalbert

Conseiller à la Clinique Carrière, UQAM

Conseiller en emploi, Groupe Plein emploi

Contribution : Louis Cournoyer, professeur (counseling de carrière), UQAM

Un supérieur remarque qu’un de ses employés arrive souvent fatigué, manque des journées de travail pour des raisons qui ne tiennent pas debout et constate un manque de productivité chez lui. Il le soupçonne de boire de l’alcool de façon excessive même lorsqu’il travaille le lendemain matin. Comment doit-il intervenir : doit-il prioriser la production de son entreprise ou risquer celle-ci pour le bien-être de son employé ? Et qu’en est-il lorsque ce sont les conditions de travail qui sont la cause de la consommation d’alcool chez l’employé ?

Au Québec, bien qu’en vente libre, l’usage de l’alcool est encadré par des lois strictes. Dans les années 2007-2008, la Commission des normes, de l’équité de la santé et de la sécurité au travail (CNESST) a publié une série d’articles afin d’informer les employeurs des modalités de la tolérance zéro à la consommation d’alcool en milieu de travail. Or, la consommation se produit essentiellement à l’extérieur des heures de travail, mais les conséquences n’en sont pas moindres. La perte de productivité causée par l’usage de l’alcool est estimée à 1 milliard par année et les coûts totaux sont évalués à près de 15 milliards (Agence de la santé publique du Canada, 2016).

Qu’est-ce qui définit d’abord une personne d’alcoolique ?

Selon l’Agence de la santé publique du Canada (2016), 80% de la population de 15 ans et plus a déclaré avoir bu au moins un verre l’alcool au cours de l’année 2012 et 16% ont été exposés à des effets chroniques sur leur santé, tels que la cirrhose du foie et diverses formes de cancer. Il est toutefois important de distinguer les types de consommation (Hache, 2015) :

L’usage est la consommation d’alcool occasionnelle ou régulière.

L’abus consiste à une consommation répétée qui peut entrainer des complications physiques, psychiques ou judiciaires pour le consommateur et son environnement proche.

La dépendance est un trouble d’usage de l’alcool. Il est caractérisé par la présence d’au moins deux des manifestations suivantes survenues à n’importe quel moment sur la même période de 12 mois (American Psychiatric Association, 2016) :

  • Abandon d’activités de loisir ;
  • Signes de tolérance ;
  • Incapacité de remplir des obligations importantes ;
  • Problèmes interpersonnels ou sociaux ;
  • Effets néfastes sur la santé physique ;
  • Poursuite de l’usage malgré des conséquences physiques et psychologiques ;
  • Perte de contrôle sur les quantités de consommation ;
  • Efforts infructueux pour diminuer ou s’abstenir ;
  • Temps passé à consommer ou à chercher des consommations ;
  • Désir très intense de consommer (craving) ;

 

Prendre un verre après une longue journée de travail pour relaxer

L’alcool peut avoir des bénéfices sur la santé psychologique tels que la réduction du stress, la sociabilité, l’intégration sociale et le plaisir immédiat. En fait, consommé en petite quantité, l’alcool détend. En plus grande quantité, il stimule. Mais en très grande quantité, il peut engendrer des sentiments dépressifs. L’erreur la plus entendue consiste à croire que si un ou deux verres nous détendent, trois ou quatre nous détendront encore plus. On a ainsi tendance à croire que « plus c’est mieux » alors que c’est souvent le contraire (Béliveau et Lafleur, 2008).

Les enjeux liés au travail :

Le travail peut être la cause de la consommation de l’alcool, comme un moyen pour en diminuer le stress. Elle peut aussi être liée à des problèmes personnels, mais qui ont des conséquences directes sur le travail : accidents de travail, blessures, absentéisme, congédiements, démissions, retard et baisses de productivité ou de motivation au travail (Béliveau et Lafleur, 2008 ; Marchand et Charbonneau, 2009). Dans leurs recherches, Maranda et al. (2003) proposent deux visions de la consommation en lien avec le travail :

L’employé est le problème : « Tu n’es pas là pour faire avancer la société, tu es là pour t’assurer d’avoir la meilleure qualité possible de main d’œuvre. »

Pour assurer la performance, la qualité et l’efficience d’une l’entreprise, cette tendance suggère que la production ne doit pas être perturbée par des éléments à risques. L’alcoolisme est vu comme le problème de l’individu et la source de celui-ci provient de raisons personnelles, mais qui devient à son tour problématique pour l’entreprise : l’employé est censé produire en échange d’un salaire. Par conséquent, il faut éviter l’embauche de l’individu ou le forcer à régler son problème.

Les conditions de travail sont le problème :

« Comme toutes les organisations, dans les dernières années, on a procédé à des coupures. Ceci a provoqué des charges supplémentaires. Il y a des cadres qui se brûlent… »

L’alcoolisme est vu comme un problème humain où l’entreprise a sa part de responsabilité. Les conditions de travail influencent l’état de santé des travailleurs : surcharge, style de gestion, communications difficiles, précarité d’emploi, stress. La culture de l’entreprise peut également être liée à une culture de consommation : les repas d’affaires et les 5 à 7 y sont des évènements propices (ex. pour se faire accepter au groupe). Les auteurs proposent alors aux entreprises d’être plus ouvertes à encadrer leur personnel en leur offrant des ressources : programme d’aide aux employées PAE et groupes d’auto-support, qui ont fait leurs preuves dans la réhabilitation des personnes ayant un trouble d’usage de l’alcool.

Comment savoir s’il faut aller chercher de l’aide ?

Un trouble d’usage de l’alcool peut rester caché aux yeux des collègues de travail. Le questionnaire DETA peut être utilisé pour repérer les possibles problématiques d’alcool chez les individus afin de chercher l’aide approprié. Voici les 4 questions du test :

  • Avez-vous déjà ressenti le besoin de diminuer votre consommation d’alcool ?
  • Votre entourage vous a-t-il déjà fait des remarques au sujet de votre consommation ?
  • Avez-vous déjà eu l’impression que vous buviez trop ?
  • Avez-vous déjà eu besoin d’alcool dès le matin pour vous sentir en forme ?

Pour interpréter les résultats, les médecins comptent 1 pour toute réponse positive et 0 si non. À partir de 2 items positifs, il y a probabilité très élevée d’une consommation excessive ou d’une dépendance (Durand et al., 2008).

Quel aide peut apporter un conseiller d’orientation ?

Comme son titre l’indique, un conseiller d’orientation se spécialise dans l’orientation de carrière des individus, mais également au maintien en emploi et des difficultés d’adaptation. Son champ d’exercices est d’« évaluer le fonctionnement psychologique, les ressources personnelles et les conditions du milieu, intervenir sur l’identité ainsi que développer et maintenir des stratégies actives d’adaptation (Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec (OCCOQ), 2017). Le conseiller d’orientation peut accompagner une personne ayant un trouble d’usage de l’alcool à identifier la source du problème de consommation (personnel ou au travail), car celui-ci est un moyen (parmi d’autres, notamment plus sains) de combler un ou plusieurs besoins chez l’individu (réduire le stress, vaincre la timidité, peur du rejet, faible estime de soi ou autre).

En conclusion : les autres ressources

D’autres moyens existent selon la volonté et l’intensité de la problématique du consommateur d’alcool : médecin, thérapies, groupes de support (Alcooliques anonymes), et selon leur objectif : abstinence ou réduction de la consommation. Pour ceux et celle qui vivent avec un proche ayant un trouble de l’usage d’alcool, vous êtes les ressources immédiates de cet ami(e), conjoint(e), membre de la famille ou de ce collègue de travail, mais il peut arriver de se sentir impuissant ou épuisé à vouloir venir en aide. Il existe des programmes d’aide pour l’entourage dans les centres de réadaptation en dépendances et les groupes de support Al-Anon.

 

m-jalbert

Futur conseiller en orientation qui travaille dans le domaine de la réinsertion socioprofessionnelle, Michaël Jalbert s’intéresse principalement aux clientèles les plus démunies pour leur apporter un accompagnement dans leurs démarches d’employabilité et psychosociales. Conseiller à la Clinique Carrière de l’UQAM et au Groupe plein emploi (Montréal), il souhaite développer la connaissance de soi et le sentiment de confiance des individus pour qu’ils puissent être pleinement épanouis dans une carrière à leur image.

 

 

Références 

Agence de la santé publique du Canada. (2016). Rapport de l’administrateur en chef de la santé publique sur l’état de la santé publique au Canada en 2015 : La consommation d’alcool au Canada.

 

American Psychiatric Association, Crocq, M.A, Guelfi,J.D, Boyer,P., Pull,C.B. et Pull, M.C. (2016). Mini DSM-V, Critères diagnostiques, Elsevier Masson.

 

Béliveau, R. et Lafleur, J. (2008). Les quatre clés de l’équilibre personnel : quand il faut soigner sa vie. Montréal : Logiques.

 

Durand, E., Gayet, C., Laborde, L. Van Deweerdt, C. et Farges E. (2008). Conduites addictives et travail. Documents pour le Médecin du Travail, 115. Récupéré le 1er  octobre 2017 de http://www.inrs.fr/media.html?refINRS=TC%20121

 

Hache, P. (2015). Alcool et travail. Références en santé au travail, 144. Récupéré le 1er  octobre 2017 de http://www.polynomeeven.fr/preventionCAMP/INRS_alcool_hache_201512

 

Maranda M.F, Negura L., de Montigny M.J. (2003). L’intégration en emploi des toxicomanes : représentations sociales de cadres responsables de l’embauche du personnel, Déviance et Société, 3(27), 269-284.

 

Marchand, A. et Charbonneau, M. (2009). La consommation d’alcool à risque dans la main-d’oeuvre canadienne : quelles sont les différences entre les professions et secteurs économiques? Canadian Public Health Association, 100(4), 285-90.

 

Ordre des conseillers et conseillères en orientation du Québec. (2017). Formation et permis d’exercice. Récupéré le 1er octobre 2017 de

https://www.orientation.qc.ca/informations-pour-le-public/le-conseiller-dorientation/formation-et-permis-dexercice

 

 

 

CC

Pour prendre rendez-vous ou pour des informations sur les services de la Clinique Carrière – FSE/UQAM : http://cliniquecarriere.uqam.ca/

À propos de l'auteur :

Professeur-chercheur (Counseling de carrière) / Directeur de la Clinique Carrière / Directeur des programmes de premier cycle en développement de carrière / Conseiller d'orientation et superviseur clinique Université du Québec à Montréal

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